Punk Moon

Solal-Moussay ou l’artisanat du style
De
Claudia Solal et Benjamin Moussay
Maison de disques : Jazzdor series
Parution mars 2024
Album CD
15 €
Notre recommandation
4/5

Infos & réservation

Thème

Au commencement était le verbe. Claudia Solal pourrait reprendre à son compte cette citation du Nouveau Testament pour l’appliquer à une autre “genèse", qui est celle du processus créatif lui-même. 

Chez elle, tout commence par les mots, le texte de ses chansons ; une fois les paroles venues, elle prépare des maquettes où elle invente des samples, où elle associe ses mots avec des mélodies. Puis vient le temps du travail conjoint avec le pianiste Benjamin Moussay, selon un rituel désormais immuable. Benjamin lit les textes à voix haute, comme jadis les moines en se promenant dans le cloître. Après quoi, ils complètent les premières bribes mélodiques et harmonisent les morceaux, souvent à partir d’improvisations à deux, et cela s’appelle la composition spontanée.

Lorsque la structure du morceau est arrêtée, Benjamin Moussay apporte la matière sonore, les couleurs musicales qui sortent de ses machines multiples (piano acoustique, Fender rhodes, synthétiseurs modulaires). Lorsque le répertoire est au point, ils peuvent entrer en studio. Pour Punk Moon, il leur a fallu trois jours pour “mettre dans la boîte” tous les morceaux, y compris les voix de Claudia démultipliées en re-recording. Vient enfin le temps de la post-production qui fut long. On ne parvient pas à un artefact maniériste de cette sophistication, à de tels bijoux sonores eut dit Baudelaire, sans un travail minutieux qui ne laisse rien au hasard.

Cette méthode, nos deux compères l’appliquent ne varietur depuis que leur duo existe, c’est-à-dire plus de vingt ans. Punk Moon est leur troisième opus. La pénultième, qui s’appelait curieusement Butter in my brain, avait été saluée par la critique : Les Inrocks et surtout un papier de Francis Marmande dans les colonnes du Monde qui avait conclu son article en forme d’avertissement : attention chef d’œuvre. 

Il est difficile pour un créateur qui a atteint les sommets une fois de s’y maintenir. Dominique Pifarély, que j’interrogeais sur l’album dont il était le plus fier, m’a interrompu avec le sourire en s’exclamant, sans aucune hésitation : ‘Le dernier’ (ma chronique du 21 février). Mais si Claudia considère que son dernier opus est encore meilleur que le précédent, plus abouti, au sens d’une simplification pour atteindre la quintessence, il faut la prendre au sérieux.

Si j’ai employé l’expression d’artefact maniériste, c’est à dessein et par référence aux peintres auxquels les historiens de l’art associent le même qualificatif (Les Primatice, Bronzino, Parmesan) et il faut prendre le mot artefact dans son sens littéral. Que serait le fait de l’art (artefact), son surgissement in fine avec l’apparition de l’œuvre achevée, sans cette fabrication préalable, cette artificialité pure qui crée la beauté de toute pièce ? Si je dis tout cela, c’est en réponse à quelque plumitif, dont je ne citerai pas le nom par charité chrétienne, et qui sévit dans une revue spécialisée. Il a eu des mots maladroits à l’encontre de Punk Moon. Heureusement, les créateurs se placent au-dessus de ces contingences

Claudia construit patiemment son propre univers où elle joue de l’ambivalence des sentiments ou, pour reprendre le titre de l’une des nouvelles de Stefan Zweig, leur Confusion des sentiments . On pense à Freud, qui fut son strict contemporain. Ce qu’on sait moins c’est que, dans l’une de ses lettres, Freud lui écrit qu’il est son double. Claudia aussi poursuit ses doubles qui sont des moi réels ou imaginaires ou d’autres qu’elle-même. Et son thème obsessionnel c’est l’amour qui se mue parfois en son contraire la guerre ou la mort (Helium Balloon, Battle Dress, Eiderdown For Your Gown).

Points forts

« Je ne suis pas une chanteuse de jazz », clame Claudia à qui veut l’entendre. Et pourtant elle le fut, sur l’horloge de la vie jusqu’à l’âge de vingt-cinq ans ; elle avait alors à son répertoire une centaine de standards et d’autres en mémoire. Mais elle se sentait à l’étroit dans le petit monde du jazz et, plus encore, dans ces structures musicales indéfiniment réitérées : exposition du thème de trente-deux mesures avec pont et coda, choruses improvisés et retour au thème. Claudia est une réfractaire dans l’âme, elle ne déteste rien tant que les lois du genre. Alors elle a inventé une musique, la sienne, sui generis, à la frontière du jazz, noblesse oblige, de la pop music et de la musique contemporaine.

Une musique qui, à l’occasion de chaque composition, invente sa propre structure parce que ce qui importe par-dessus tout à Claudia c’est la progression du propos, le chemin à parcourir, même s’il s’agit d’un chemin de traverse, et qui va d’un point à un point B, dans une conception unilinéaire du temps musical. 

La culture musicale de Claudia est vaste et sa musique intègre des esprits (ghosts) multiples : le jazz, dont elle déteste le mot, la tentation de l’atonalisme propre à la musique contemporaine, le Concerto pour piano et orchestre n°2 de Rachmaninov, ou le n°5 de Prokofiev, la New Wave, qui a bercé sa jeunesse avec les PureDépêche modeDuran Duran. Ces influences lointaines sont présentes dans Punk Moon dont ce nom porte la trace, avec ses pop songs transfigurées par la luxuriance sonore des arrangements de Benjamin Moussay.

Claudia est avant tout une chanteuse ce qui, comme disait le vieux Stagirite, se dit en plusieurs sens. C’est d’abord une voix, qui a la clarté de la voie lactée tant dans le timbre que dans l’énonciation des phonèmes, la consonne posée comme le sens et la voyelle aérienne comme le son.

Quand on interroge Claudia sur sa pratique de l‘instrument (« Je ne suis pas mon corps »), elle n’éprouve pas le besoin de travailler de longues heures, même si l’exercice est quotidien. Deux choses importent à ses yeux (« Les yeux de la langue ») : le travail du souffle (« L’esprit souffle où il veut ») et la recherche d’une certaine forme de concentration.

Mais la voix, ce sont aussi les mots prononcés, susurrés à l’oreille, distillés. Lorsqu’elle est à la table d’écriture, Claudia pense souvent en anglais qui est sa langue maternelle, c'est-à-dire celle de sa mère ; elle travaille à partir des champs lexicaux, qui fonctionnent comme autant de métaphores de son propos. A partir de là, les images, y compris sonores, affluent. Je peux vous donner un exemple si vous voulez. Prenez Helium Balloon, qui ouvre l’album, c’est une chanson d’amour mais aussi de guerre (la guerre des sexes?), toujours l’ambivalence : l’être aimé est un volcan (Under the volcano), avec Lava rumblesGushing craters et Blossom.

Quelques réserves

Un jour qu’on faisait écouter à la grande Carla Bley un enregistrement du quartet de Wayne Shorter, qui n’était quand même pas n’importe qui, elle fit une réponse étonnante qu’elle entendait une conversation courante et prosaïque dépourvue de tout intérêt alors que sa conception de la musique impliquait exigence et élévation. Je reprends ses mots pour qualifier l’art du duo Solal-Moussay. La réserve eut été que ses deux caractéristiques impliquassent une musique difficile d’accès. J’affirme le contraire. Ecoutez et vous serez pris par cet univers d’une « inquiétante étrangeté » (Freud encore) ou la schizophrénie douce et rêvée n’est pas loin. Il y a là, pour les amateurs, plusieurs tubes potentiels (Punk moon, la chanson titre).

Encore un mot...

Claudia avoue se heurter à l’incompréhension de certains de ces interlocuteurs qui s’étonnent qu’elle éprouve le besoin impérieux de collaborer depuis longtemps avec deux pianistes formant ainsi deux duos complémentaires, en quelque sorte. L’autre pianiste c’est Benoît Delbecq qu’elle considère, dans une certaine mesure, comme l’antithèse de Benjamin Moussay. A celui-ci, la profusion sonore, le caractère entêtant des mélodies indéfiniment réitérées, la densité des accords parfaits et la profondeur du toucher ; celui-là, quelqu’un qui n’a pas peur du vide, comme un funambule risquant le faux pas, et effraie le public émerveillé qui crie « Oh ! ».

Une phrase

Claudia Solal a très tôt délaissé le piano pour le chant. Elle a fait ses preuves en tant que chanteuse de jazz avant de développer ses propres projets. Outre ses duos avec les pianistes Benjamin Moussay et Benoît Delbecq, elle chante en trio dans Les ferrailleurs du ciel et dans La cérémonie du thé. Elle à longtemps enseigné le chant au conservatoire de Strasbourg et continue à animer des Master Classes.

Benjamin Moussay (Voir ci-dessous ma chronique Unfolding pour un résumé de sa carrière) se partage aujourd’hui entre les exercices en solo absolu et les duos avec Claudia Solal et Louis Sclavis. Il enseigne dans plusieurs conservatoires parisiens.

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